Des bulles contre les balles
La bande dessinée, avant-garde de l’entrée en guerre américaine
À la fin des années 1930, alors que le monde s’enfonce dans le fascisme, une génération de jeunes auteurs américains, le plus souvent issus de familles immigrées, investit une industrie culturelle naissante : celle des comics. Dans l’ombre des discours officiels qui combattent l’oppresseur, ces créateurs font de la bande dessinée un terrain de combat idéologique où le bien et le mal s’affrontent à coups de crayons et de bulles.
De leur imagination naissent des super-héros de papier, figures de courage et de résistance, qui dénoncent la barbarie nazie et japonaise et exaltent les valeurs démocratiques. Diffusés massivement, les comics deviennent durant la Seconde Guerre mondiale un outil majeur de propagande et de soutien moral pour les soldats américains engagés en Europe et en Asie. Leur langage simple, visuel et émotionnel, traverse les classes sociales et les générations, bien au-delà de ce que peuvent alors accomplir les discours officiels. Face à cette influence croissante, le gouvernement américain comprend rapidement le potentiel de ce nouveau média.
Les super-héros au service de la liberté
À l’approche et au cours de la Seconde Guerre mondiale, les comics sont pleinement intégrés à l’effort national : ils participent à la mobilisation des esprits et à la diffusion de messages patriotiques dans la lutte contre les régimes totalitaires. Les super-héros incarnent une Amérique idéalisée, prête à défendre la liberté partout dans le monde.

À l’occasion de la parution de la bande dessinée John Steele, le para de Sainte-Mère-Église, éditée par l’Airborne Museum en collaboration avec les Éditions Nationale 13, l’exposition “Les comics entrent en guerre” tisse un parallèle inattendu entre deux figures héroïques : John Steele et Superman. Comme Superman, le premier des super-héros, John Steele était originaire de Metropolis (Illinois). Cette exposition met en regard le super-héros de papier et le destin bien réel de John Steele, le célèbre parachutiste resté suspendu au clocher de Sainte-Mère-Église dans la nuit du 5 au 6 juin 1944. Aujourd’hui, le parachutiste John Steele arpente les cases de bandes dessinées longtemps fréquentées par les héros costumés. Une ville, deux héros : l’un imaginaire, l’autre entré dans l’Histoire.
Des bulles aux blockbusters : le règne des super-héros
Un siècle d’évolution
L’histoire des super-héros est celle d’une métamorphose permanente. Nés dans les comic strips de presse à la fin du XIXe siècle, ils s’émancipent en 1938 avec Superman et deviennent des armes de propagande pendant la Seconde Guerre mondiale.

Après 1945, censurés puis ressuscités, ils se transforment : Marvel humanise ses héros avec Spider-Man (1962), un adolescent fragile et rongé par le doute. Black Panther (1966) incarne la lutte pour les droits civiques. Les comics deviennent plus sombres, plus adultes, capables de critiquer autant que de célébrer l’Amérique.
L’explosion hollywoodienne
Puis vient la déferlante. À partir de 2008 et Iron Man, les super-héros conquièrent les écrans du monde entier. Avengers: Endgame (2019) rapporte 2,8 milliards de dollars. Le Marvel Cinematic Universe accumule plus de 30 milliards de recettes. Sur les 50 films les plus rentables de l’histoire, près de 20 sont des films de super-héros. Disney+, Amazon et Netflix investissent des fortunes dans des séries à budgets hollywoodiens.
Les super-héros ne sont plus un genre : ils sont le cinéma populaire du XXIe siècle. Ce qui était marginal en 1940 – de jeunes immigrants dessinant des héros pour 10 cents – est devenu l’industrie culturelle la plus puissante de la planète.
Des héros pour notre temps
Mais ils ont changé. Iron Man est alcoolique, Batman violent, Captain America découvre que son gouvernement est infiltré. Les films interrogent le pouvoir, la surveillance, la responsabilité morale. Des séries comme The Boys montrent des super-héros corrompus et dangereux.
De la propagande des années 1940 aux blockbusters mondiaux, le super-héros a traversé un siècle. Né pour faire vendre des journaux, instrumentalisé pour galvaniser les soldats, il règne aujourd’hui sur la culture de masse et continue de refléter nos peurs, nos espoirs et nos contradictions.
Les bulles ont conquis le monde.
